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5.2. L’abondance

Il est amusant de constater que, d’une part, la somme qu’ont dirigée Alain Bauer et Roger Dachez sur la franc-maçonnerie (Le livre de la franc-maçonnerie, 2019) a été publiée chez Que sais-je ? alors que, d’autre part, on résume souvent la pensée d’Immanuel Kant (1724-1804) par une question : que puis-je connaître ? : les deux sont nées pendant le même siècle, celui des Lumières. Dans les deux cas, il est question d’informations qui font l’objet soit d’un savoir (Que sais-je ?), soit d’une connaissance (Que puis-je connaître ?). La nuance est loin d’être innocente aujourd’hui, à une époque où la fascination qu’exerce le développement exponentiel des outils d’Intelligence Artificielle est à son comble et fait perdre la Raison à plus d’un…

… car si les objets de contemplation mentale peuvent se multiplier et  s’inscrire dans une concurrence effrénée, ce n’est pas seulement en raison des nouvelles conditions technologiques qui prévalent sur le marché de l’information, c’est aussi parce que la disponibilité de nos cerveaux est plus grande. Ces objets de contemplation n’ont d’autre raison d’être que de capter notre attention. Qu’ils proposent des théories sur le sens du monde, une doctrine morale, un programme politique ou même une fiction, ils ne peuvent survivre que si nous leur accordons une partie de notre temps de cerveau. Il se trouve, et c’est là un autre aspect significatif de l’histoire en train de se faire, que ce temps de cerveau disponible n’a jamais été aussi important. La situation inédite dont nous sommes les témoins est donc celle de la rencontre de notre cerveau ancestral avec la concurrence généralisée des objets de contemplation mentale, associée à une libération inconnue jusqu’alors du temps de cerveau disponible.

BRONNER Gérald, Apocalypse cognitive (2021)

Nous vivons donc une époque formidable, dans les deux sens du terme : l’abondance des informations qui nous sont disponibles est formidable, énorme et extraordinaire, mais cette même abondance est également formidable en ceci qu’elle est effrayante et manifestement redoutable. Si Gérald Bronner joue la carte de l’apocalypse en première de couverture, son texte, pour n’être pas d’un optimisme très marqué, se veut avant tout un avertissement, un appel à la raison face au vertige du multiple, face à l’angoisse du foisonnement. Il annonce moins une fin du monde qu’une singularité.

Pour mémoire, le mot singularité – ici, singularité cognitive – désigne ce point de rupture où le développement d’une technique devient trop rapide pour que les anciens schémas permettent de prévoir la suite des événements. La même notion est employée pour décrire ce qui se passe à proximité d’un trou noir : les grandeurs qui d’habitude décrivent l’espace-temps y deviennent infinies et ne permettent plus de description au départ des paramètres connus.

Nous vivrions donc une sorte de singularité cognitive, tant la quantité d’informations dans laquelle nous baignons devient infinie, d’une part, et, d’autre part, parce que nous nous retrouvons avec un cerveau fraîchement émancipé dont nous n’avons pas encore le mode d’emploi complet. On remarquera qu’il s’agit ici surtout de quantitatif : quantités d’informations versus temps de cerveau disponible.

Or, l’apocalypse est également qualitative puisque les GPT sont à nos portes ! Les Transform(at)eurs Génératifs Pré-entraînés (GPT en anglais) sont ces robots qui répondent avec assurance à presque toutes nos questions écrites, comme s’ils disaient la vérité… à 100% ! Quand vous la sollicitez, leur Intelligence Artificielle fait, à une vitesse folle, une synthèse statistiquement probable des données présentes dans leur mémoire et génère une réponse dans un français impeccable mais sans afficher de degré de certitude !  Pour ce faire, elle dispose d’algorithmes qui dépasse notre entendement, soit, mais seulement en termes de quantité de stockage de données et en termes de puissance combinatoire d’éléments pré-existant.

Leur capacité à anticiper le mot suivant dans la génération d’une phrase donne des résultats bluffants, peut-être, mais indépendants d’une quelconque conscience. Ils sont très puissants car très rapides. Souvenez-vous de votre cours de physique : la puissance est la force multipliée par la vitesse !

Nous voilà donc confrontés à un double problème : un problème d’exposition à une quantité ingérable d’informations et un problème de fiabilité de celles-ci. Reste l’attention : ***

 

 

 

Pas de chance, nous vivons aujourd’hui dans la Société de l’Information, selon son titre officiel, et dans la Société du Spectacle annoncée par Guy Debord, quand on y regarde de plus près. Pour y voir clair, il va donc nous falloir lutter sur trois fronts : les informations disponibles dans les médias, qui sont trop nombreuses ; les injonctions portées par les différents dogmes, qui sont insidieuses et portées par une société dont le néo-puritanisme n’aime pas les pensées éclairées ; les auto-fictions qui nous servent d’armures (lire à ce propos, le conte charmant mais un peu simpliste de Robert Fisher : Le chevalier à l’armure rouillée*) et que nous mettons en place, en bons chantres de nous-mêmes, pour nous positionner parmi nos pareils.

***

L’abondance d’information n’est pas mère de vérité. Qu’on ne cherche pas ici des réponses finales ou des vérités universelles. L’apport de chacun ne peut dépasser ce qu’Emmanuel Levinas considérait comme la seule fonction de l’intellectuel : aider à poser la bonne question. Reste que le travail de chacun, une fois la bonne question sur la table, est chose difficile entre toutes : comment pouvons-nous travailler à lui donner une réponse satisfaisante, avec la prolifération « d’écailles pour nos yeux » dans laquelle nous baignons chaque jour ?

Chapitre 5

Les informations,
où il est démontré que la quantité des informations disponibles n’est pas une fatalité et combien une sélection pertinente peut-être fondée sur des critères de satisfaction

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